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Le ciel s’était obscurci sous la masse mouvante de vaisseaux-flèches qui vrombissaient à l’intérieur du nid Taat pour faire le plein de carburant et remettre sur pied les équipements vitaux, avant de repartir de plus belle, parés à réceptionner la flotte d’assaut Chiss. Jaina ne cherchait plus à savoir combien d’appareils la Colonie avait bien pu rassembler pour cette embuscade, mais il devait bien y en avoir une bonne centaine de milliers.
Cela nous remplit de fierté, dit Zekk à travers l’esprit Taat. Aucune autre espèce ne pourrait mettre sur pied une telle opération.
Les Chiss risquent d’être surpris, admit Jaina, malgré son inquiétude mêlée de culpabilité. Ils vont devoir payer un terrible tribut.
Excellent, dit Zekk.
Parfait, admit Jaina.
Le vrombissement des vaisseaux-flèches en approche s’atténua pour ne devenir qu’un simple rugissement, et la longue silhouette ovale d’un cargo Gallofree dernier cri apparut à travers l’épaisse fumée des fusées. La coque arborait les flammes rouge et or de la Société d’Import-export Bornaryn, et plusieurs ailes E d’entreprise escortaient l’appareil.
Jaina se demanda ce que faisait un tel vaisseau si loin de chez lui. Quant aux Taat, ils n’en savaient absolument rien.
Unu souhaitait que le nid accueille Le Ronto Errant, et c’est exactement ce que les Taat allaient faire. Néanmoins, les Taat avaient entendu dire que des vaisseaux similaires avaient atterri sur Ruu et Zvbo, emportant dans leurs bagages une surprise de taille pour les Chiss.
Tout en s’approchant du nid, Le Ronto ajusta sa trajectoire, survolant le plateau en direction de la zone de fret, où un essaim de travailleurs Taat étaient déjà en train de préparer le déchargement. Jaina songea brièvement à aller jeter un œil au cargo mais Unu ne le souhaitait pas. Celui-ci préférait qu’elle contemple la beauté du nid de la véranda dont étaient équipés les baraquements des Jedi.
La présence de ce cargo devrait nous alerter, dit mentalement Jaina à Zekk. Cela ne peut que provoquer la guerre.
Il est trop tard pour empêcher la guerre, répondit Zekk. Mais nous pouvons toujours essayer.
Jaina voulut se lever, mais elle se sentit soudain trop fatiguée et s’affala au fond de son siège. Plus tard, peut-être.
— Ouais, fit Zekk à haute voix. Nous ferions mieux de rester assis.
Il y avait quelque chose de mal dans toute cette entreprise. Jaina en était convaincue. Les Jedi se devaient d’être intrépides, ingénieux et déterminés. Ils étaient supposés accomplir l’impossible et tout mettre en œuvre pour y parvenir, quelle que soit la difficulté de leur mission. On attendait d’eux qu’ils soient indomptables.
Jaina ressentit une sorte de picotement au plus profond de son être, à l’endroit qui n’avait cessé d’appartenir à son frère Jacen. Et elle sut qu’il était à ses côtés, en train de la supplier de se battre, de se libérer de sa léthargie, de briser la mainmise que la Colonie exerçait sur elle et de se réconcilier avec la véritable Jaina.
Elle se leva.
Où vas-tu ? demanda Zekk. Tu n’as pas besoin de te rafraîchir, me semble-t-il.
Sors de notre – de mon – esprit, dit mentalement Jaina.
Jacen la sommait de se rappeler comment Welk et Lomi Plo avaient dupé l’équipe de choc à bord du Baanu Rass. Comment ils avaient dérobé le Flier et abandonné Anakin, à moitié mort. Et comment ils prenaient désormais le contrôle de son esprit.
Une fureur noire envahit l’esprit de Jaina. La même fureur noire à laquelle elle avait succombé lorsqu’elle était allée récupérer le corps d’Anakin. Et soudain, elle se sentit capable d’agir de nouveau.
Elle voulait trouver Welk et le tuer. Elle désirait retrouver Lomi Plo et lui faire souhaiter sa propre mort. Mais avant cela, elle devait accomplir son devoir.
Jaina se tourna donc en direction du hangar.
— Où est-ce que tu vas ? gémit Zekk, toujours affalé sur son banc. Nous ne pouvons plus rien faire. Il est trop tard maintenant.
Jaina s’ouvrit à la fusion mentale et laissa sa colère le submerger.
Jamais, je ne me rendrai. Je vais arrêter cette guerre.
Les yeux verts de Zekk s’ouvrirent en grand, vifs et remplis de colère. Il fit claquer ses paumes sur le banc et se leva d’un bond.
— Je suis avec toi, dit-il. Comment comptes-tu t’y prendre ?
— Je te le dirai plus tard, répondit Jaina. (Elle n’avait pas encore de plan.) Pour l’instant, allons récupérer nos FurtiXs.
Ils s’engagèrent dans le tunnel d’accès et prirent la direction du hangar. Sur la route, Taat commença à faire mentalement douter Jaina au sujet de ses intentions. Pour lui faire renoncer à ses envies d’arrêter la guerre. Ou épargner aux Chiss une défaite bien méritée.
Jaina songea à Anakin et ses doutes s’évanouirent dans le feu obscur de sa fureur.
Les travailleurs Taat firent leur apparition dans le tunnel et commencèrent à se diriger vers les quartiers des Jedi. Jaina et Zekk les menacèrent verbalement et mentalement mais les Killik continuèrent à grimper, obligeant presque le duo à ramper.
Zekk s’avança et joua de ses muscles pour se frayer un chemin, utilisant la Force pour écarter les Killik qui lui barraient la route. Davantage de Taat s’insinuèrent à l’intérieur du tunnel, persuadés de devoir se rendre aux baraquements des Jedi de manière urgente. De son côté, Zekk continua à les repousser. Jaina joignit ses pouvoirs aux siens et tous les insectes reculèrent au bout du tunnel.
Les Killik se dispersèrent et une étrange résistance s’immisça à l’intérieur des deux Jedi. Comme si une main glaciale était en train de leur compresser le ventre. Leurs membres devinrent plus lourds, leur respiration devint plus difficile et les battements de leur cœur tambourinèrent dans leurs oreilles. Ils essayèrent de repousser cette emprise glaciale, mais tous deux semblaient de plus en plus incapables de faire le moindre mouvement. Leurs jambes devinrent encore plus lourdes et leurs poumons commencèrent à brûler. Quant à leurs cœurs, ils battaient la chamade. Jaina et Zekk finirent par s’immobiliser, absolument incapables de faire un pas de plus.
Ils restèrent immobiles pendant plusieurs minutes, à opposer leurs volontés contre celle de la Colonie. Une tactique qui ne fit que les fatiguer davantage. Jaina se remémora alors comment Lomi et Welk avaient trahi Anakin. Et elle fut plus que jamais déterminée à le venger. Et encore plus incapable de bouger.
Jaina commençait vraiment à perdre espoir. Sa colère n’avait aucune influence, aucun impact sur la Volonté de la Colonie. Il lui fallait absolument trouver une autre alternative.
Les germes d’un nouveau plan lui apparurent. Un plan qui, cette fois-ci, ne reposait plus sur la colère, mais sur l’amour.
Jaina ne souhaita pas nourrir ces germes. Au lieu de cela, elle les enterra au plus profond de son esprit, dans cette partie d’elle-même qui était encore je au lieu de nous.
Essaie encore, supplia-t-elle à Zekk. Ne t’arrête surtout pas.
Je ne lâcherai pas, compte sur moi, la rassura-t-il.
Très bien.
Jaina se laissa repousser dans le passage.
— Hé ! s’écria Zekk d’une voix traînante. Où tu vas comme ça ?
— Je retourne aux baraquements, répondit Jaina. J’abandonne.
— Quoi ?
— Je ne suis pas aussi forte que toi, fit-elle. Je te verrai plus tard.
Tandis qu’elle battait en retraite à l’intérieur du couloir, la pression s’atténua progressivement. Elle finit même par pouvoir remarcher normalement en direction des baraquements. Elle pouvait sentir la présence de Zekk tout près du hangar. Il semblait perplexe, furieux et un petit peu abandonné. Mais il restait déterminé à ne pas lâcher prise. Pour prouver à Jaina qu’il était aussi fort qu’elle le prétendait.
Une fois dans la véranda, elle retourna à son banc et contempla la beauté de l’esprit Killik en action. Chacun des membres du nid travaillait en harmonie avec les autres participants, accomplissant des tâches incroyablement complexes avec une rigueur et une fluidité exemplaires.
Il y avait rarement le genre d’accidents, de pénuries et de confusion pourtant si fréquents au cours d’une opération militaire de cette envergure. Aucune dispute. Aucune prise de becs non plus.
Serait-ce si mal si la guerre éclatait et que la Colonie l’emportait ? Une fois n’est pas coutume, il y aurait enfin une véritable paix galactique. Pour Jaina, cette pensée voulait simplement dire qu’elle était devenue une authentique Affiliée. Elle se souciait seulement du fait que la Colonie ne puisse jamais gagner une guerre contre les Chiss.
La Colonie lui serait venue en aide, la rassura mentalement Taat. Une image apparut dans l’esprit du nid. Celle du Ronto en train de se faire décharger. Plusieurs dizaines de rangées de Killik s’activaient le long des rampes, déplaçant les énormes caissons emboîtés contenant les batteries de turbolaser.
Les Chiss risquaient d’être sacrément surpris au moment de l’offensive. Les Killik allaient peut-être gagner cette guerre, après tout.
Jaina décida d’attendre dans la véranda avant qu’Unu ne fasse appel à elle. Tôt ou tard, il lui confierait une mission que seul un Jedi à bord d’un FurtiX pouvait accomplir. Et Jaina serait prête pour cela.
Puis, lorsqu’elle finit par se calmer et qu’elle sut que Taat et Unu ne lui prêtaient plus aucune attention, elle s’imagina le visage attirant, carré et balafré de Jagged Fel. Elle figea l’image dans son esprit et commença une série d’exercices respiratoires, se focalisant sur les sentiments qu’ils avaient partagés alors qu’ils combattaient les Yuuzhan Vong – et lors de leurs quelques rendez-vous galants d’après la guerre – pour mieux visualiser la base Chiss, quelque part hors de l’orbite de Qoribu.
Bien que Jag ne fût pas sensible à la Force, Jaina l’avait atteint à plusieurs reprises lorsqu’ils étaient ensemble. Et elle était persuadée qu’il saurait reconnaître la sensation de sa présence. Mais il ne lui ferait pas confiance. Il la prendrait pour l’un de ces Affiliés, essayant de l’induire en erreur. Alors elle aurait à le convaincre de découvrir l’embuscade par lui-même – et ce, avant que les Taat ne prennent conscience du subterfuge.
Jaina atteignit Jag à travers la Force et débusqua sa présence – sombre et distante – quelque part hors du tracé orbital de Qoribu. A l’endroit exact où il pouvait se trouver s’il était en train de surveiller la base d’une flotte d’assaut Chiss.
Viens me chercher, beau gosse, envoya Jaina. Jag ne comprendrait bien évidemment pas les mots, mais il pourrait peut-être reconnaître le sentiment. Elle avait répété cette phrase maintes et maintes fois lorsqu’ils étaient ensemble. Si tu en es capable.
Jaina sentit Jag se faire prendre par surprise, puis elle perçut une sensation de colère lorsqu’il reconnut son contact. Ce n’était pas un jeu ! C’était la guerre et… son irritation se mua soudain en inquiétude lorsqu’il réalisa pourquoi Jaina avait choisi ce jour particulier pour établir la connexion. Jaina perçut un sentiment de panique. Puis Jag se referma sur lui-même et elle perdit définitivement le contact.